Grammaire du français
pour finnophones

42. Valeur des
temps verbaux
de l’indicatif

1. Le présent

2. Le conditionnel, un des temps de l’indicatif

3. Les temps de la narration du passé

4. L’imparfait

5. Le plus-que-parfait

6. Le passé antérieur et le passé surcomposé

  Index alphabétique

1. Le présent

À l’indicatif, un certain nombre des temps verbaux du français ont un équivalent formel en finnois (par exemple le présent ou le plus-que-parfait), d’autres sont sans équivalent (passé antérieur). Inversement, les temps verbaux du finnois ont tous un équivalent formel en français, mais les temps ne correspondent pas toujours par leur fonction ou leur emploi à leur équivalent français (par exemple l’imperfekti).

Le futur, le subjonctif et le le passif sont décrits dans des sections séparées.

1.1. Valeurs temporelles du présent

Le présent de l’indicatif s’utilise de façon similaire en finnois et en français. On peut ainsi distinguer les valeurs suivantes :

a) aspect momentané : l’énonciation se situe au même moment que l’action décrite par le verbe :

Le chien aboie, quelqu’un est la porte. Il commence à pleuvoir. Les enfants jouent dans la cour.

b) aspect perfectif : l’action s’étend dans le futur au-delà de l’énonciation (ce que le finnois marque souvent par un partitiivi si le verbe a un complément direct) :

Ne me dérange pas, je répare le grille-pain. Qu’est-ce que tu fais ? – Je lis un roman.

c) état de fait (asiaintila) : on retrouve ce présent avec des verbes qui indiquent un état de fait sans aucune considération temporelle :

J’ignore complètement son nom. Ils habitent à Lyon.

1.2. Valeurs non temporelles

a) le présent générique s’utilise pour exprimer les vérités générales, les maximes (elämänohje, mietelause), les théorèmes, les faits d’expérience :

Le Soleil fait le tour complet de la Galaxie en environ 225 millions d’années. Le kangourou fait partie des marsupiaux. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt.

b) présent d’habitude :

 Elle ne boit pas d’alcool. Il porte des lunettes.

c) le présent prescriptif s’utilise pour exprimer des règles, des prescriptions de toute sorte :

Les enfants ne parlent pas à table, se borna-t-il à dire. Le champagne se boit frappé. Ce médicament se prend à jeun (syömättä).

Toutes ces valeurs se retrouvent dans le présent en finnois.

1.3. Le présent exprimé par un autre temps verbal

Certains temps verbaux autres que le présent peuvent parfois servir à exprimer un véritable présent (l’énonciation et l’action sont concomitantes). Ces différents temps sont souvent un moyen d’atténuer une affirmation. En mettant une distance fictive entre le moment de l’énonciation et le temps indiqué par le verbe, le locuteur se détache de son affirmation et la rend moins directe. Ces temps sont :

– le futur « de politesse » ; il a souvent comme équivalent en finnois le konditionaali :

 Je vous ferai remarquer que ces exemples sont tous originaux. Haluaisin korostaa, että kaikki esimerkit ovat uusia. À cela, je répondrai que vous n’avez pas tout à fait tort. Siihen vastaisin, että ette ole aivan väärässä.

– l’imparfait « de politesse » ; il se rend en finnois par le konditionaali :

Je voulais vous demander quelle date vous conviendrait pour l’examen. Bonjour Madame, je voulais savoir si je peux réserver des billets par téléphone.

– le passé composé peut également avoir cette valeur de présent atténué :

Je suis venu vous dire que je prendrai mes vacances du 12 au 28 juillet.

Cet emploi du passé composé n’a pas d’équivalent direct en finnois.

1.4. Le présent historique

Inversement, la forme verbale du présent peut aussi « cacher » un autre temps. Souvent, il n’y a pas d’équivalents directs en finnois, il faut donc savoir interpréter le présent correctement, pour le traduire par le temps adéquat en finnois.

Avec le présent historique, on présente un évènement passé comme s’il se déroulait au moment de l’énonciation. Cet emploi existe en finnois aussi (dramaattinen preesens ou historiallinen preesens), mais il est nettement moins fréquent qu’en français. Dans cet extrait du roman Zadig de Voltaire, les passés simples) alternent avec les présents historiques qui décrivent le combat entre l’Égyptien et Zadig. Cette alternance de passés simple et de présents historiques peut être comparée à une prise de vue cinématographique : les passés simples énumèrent (luetteloivat) des évènements qui se suivent, le présent historique présente en quelque sorte une vue (otos) de la situation, comme si le lecteur assistait à ces scènes :

À ces cris, Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait quelque connaissance de la langue égyptienne. Il lui dit en cette langue : « Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de respecter la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi un chef-d’œuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui n’a pour sa défense que des larmes? – Ah ! ah ! lui dit cet emporté, tu l’aimes donc aussi ; et c’est de toi qu’il faut que je me venge. » En disant ces paroles, il laisse la dame qu’il tenait d’une main par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en percer l’étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid, évita aisément le coup d’un furieux. Il se saisit de la lance près du fer dont elle est armée. L’un veut la retirer, l’autre l’arracher. Elle se brise entre leurs mains. L’Égyptien tire son épée ; Zadig s’arme de la sienne. Ils s’attaquent l’un l’autre. Celui-ci porte cent coups précipités ; celui-là les pare avec adresse. La dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure et les regarde.

1.5. Autres aspects exprimés par le présent

Le présent s’utilise aussi à propos d’évènements ayant commencé et qui durent encore, après la préposition depuis ou la construction cela fait… que. En finnois, le temps correspondant est le perfekti :

 Ce personnage à la destinée extraordinaire inspire depuis trois siècles à ceux qui ont hérité de son nom de singuliers comportements. Ça fait trois jours qu’il neige. Cet employé n’est plus chez nous depuis l’an dernier, il a trouvé un poste mieux payé en Angleterre. Cela fait plus de trente ans que la maison n’a pas été repeinte.

Le présent peut être étendu sur le passé et associé aux conséquences d’un passé. Dans ce cas, en finnois on utilise généralement le prétérit (imperfekti) :

Figure-toi que Jean m’apprend à l’instant qu’il s’est marié samedi. Qui est-ce qui t’envoie ?

2. Le conditionnel, un des temps de l’indicatif

2.1. Terminologie

Le conditionnel était autrefois considéré comme un mode verbal distinct de l’indicatif, mais il est aujourd’hui habituellement classé parmi les temps de l’indicatif. Il ne présente pas de difficultés particulières pour les finnophones, car le finnois connait également un conditionnel présent et passé (en finnois, le konditionaali est considéré comme un mode verbal), qui s’emploient de la même manière et en général dans les mêmes conditions qu’en français. L’exception notable est qu’en finnois utilise le konditionaali à la fois dans la subordonnée conditionnelle introduite par jos et dans la proposition principale, alors qu’en le français n’utilise pas le conditionnel dans la subordonnée introduite par si (mais cette règle n’est pas toujours observée) :

Jos olisin tiennyt, en olisi tullut. Si j’avais su, je ne serais pas venu.

Morphologiquement, le conditionnel compte trois temps :

2.2. Expression de l’hypothèse

Le conditionnel présent exprime l’éventuel, le potentiel et l’irréel du présent ; le conditionnel passé 1e forme exprime l’irréel du passé. Ces temps ne s’utilisent pas seulement dans des principales en relation avec des propositions conditionnelles introduites par la conjonction si, mais dans une grande variété de contextes, comme en finnois :

Pourquoi je peins ? Si je trouvais la réponse à cette question, je poserais à jamais mes pinceaux. Si j’avais plus de temps je ferais un blog parce que j’ai deux trois bricoles à dire. Supposons qu’à tel match, nous ayons pris les trois points, peut-être que nous aurions été un peu plus déconcentrés au match suivant à l’extérieur.

2.3. Concordance des temps

Le conditionnel présent et le conditionnel passé 1e forme s’utilisent aussi comme formes verbales de la concordance des temps et correspondent à un futur simple ou un futur antérieur dans une proposition dépendant d’une principale avec verbe au passé :

Personne ne pouvait dire à ce moment-là si l’opération réussirait. Julien nous avait promis qu’il nous téléphonerait dès qu’il serait rentré.

2.4. Affirmation hypothétique

Le conditionnel présent et le conditionnel passé (1e forme) expriment aussi une affirmation hypothétique et équivalant pour le sens à il parait que, on prétend que, on a annoncé que, des rumeurs disent que. En finnois on utilise diverses constructions (huhutaan että, eräiden lähteiden mukaan, kuulemma, ou le konditionaali etc.) :

Des débris de l’appareil auraient été retrouvés flottant au large des côtes brésiliennes. Il s’agirait d’un conflit familial d’ordre financier et la victime serait le frère de l’artiste. Selon les premiers éléments de l’enquête, ce médecin de 64 ans aurait détourné d’importantes sommes d’argent au préjudice de ses patients.

2.5. Forme de politesse

Le conditionnel présent et le conditionnel passé (1e forme) servent aussi à suggérer une hypothèse, une possibilité, de façon atténuée et polie ; en finnois, on utilise également le conditionnel dans ce cas :

Tu n’aurais pas fait une petite erreur dans cette phrase ? Je trouve la valise bien légère. On n’aurait pas oublié d’emporter quelque chose ?

De même, le conditionnel présent sert couramment, comme en finnois, à formuler une demande polie :

Pardon Madame, est-ce que vous sauriez où se trouve le service de la scolarité ? Je voudrais deux bottes d’asperges et un kilo de cerises. Est-ce que vous auriez de la monnaie de 50 euros ? Pourriez-vous me dire comment aller au Champ de Mars ? Est-ce qu’on pourrait fermer la fenêtre ? Il y a un courant d’air.

2.6. Le conditionnel passé 2e forme
2.6.1. Un temps verbal emprunté

Le conditionnel passé 2e forme est morphologiquement identique au plus-que-parfait du subjonctif. Certaines grammaires considèrent d’ailleurs qu’il s’agit d’un seul et même temps, autrement dit que le subjonctif plus-que-parfait supplée certaines formes du conditionnel (un peu comme le subjonctif présent peut servir à exprimer l’impératif aux personnes 3/6).

Le conditionnel passé 2e forme s’utilise dans le récit, autrement dit dans un texte au passé simple. Il exprime l’irréel du passé, c’est-à-dire une condition hypothétique qui ne s’est pas réalisée. Le conditionnel passé 2e forme a ceci de particulier qu’il peut s’utiliser à la fois dans la subordonnée et dans la principale, alors que le conditionnel passé 1e forme (la forme normale du conditionnel passé, formée avec le conditionnel présent de l’auxiliaire aurait/serait et le participe passé) ne peut normalement pas s’employer dans la subordonnée introduite par si.

2.6.2. Code écrit

Dans le code écrit, on l’utilise (relativement) couramment pour marquer l’antériorité par rapport à une proposition principale au conditionnel passé 1e forme :

Eh bien, que lui serait-il donc arrivé s’il eût accepté la clémence du roi au lieu d’une justification juridique ? S’il eût accepté cette dignité, le changement de la républi­que en une monarchie despotique aurait été trop sensible. Il pendait aux murs de grands rideaux, qui se seraient déchirés si on eût voulu les faire glisser sur leurs tringles dévorées de rouille.

2.6.3. Style soutenu

Dans un style littéraire soutenu (et légèrement archaïsant), on utilise le conditionnel passé 2e forme dans la proposition subordonnée et dans la proposition principale :

S’il eût fallu nommer un professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette place. S’il eût reçu du ciel un cœur sec, froid, raisonnable, avec tous les autres avantages qu’il réunissait d’ailleurs, il eût pu être fort heureux. S’il eût accepté cette proposition de loi, le Sénat eût déclenché des réactions violentes.

Dans le code écrit, on trouve également des propositions juxtaposées avec le conditionnel passé 2e forme :

Eussent-ils été plus prévoyants, ils n’eussent point réussi à éviter la bataille. = Même s’ils avaient été plus prévoyants, ils n’auraient pas réussi à éviter la bataille.

Remarque : on trouve également une forme non composée du conditionnel 2e forme, identique à l’imparfait du subjonctif et qu’on pourrait appeler « conditionnel présent 2e forme », dans les expressions dussè-je, ne fût-ce.

2.6.4. Une forme devenue obscure pour les usagers

Le conditionnel passé 2e forme doit en principe être ancré dans une énonciation de récit au passé simple, ce qui le réserve au code écrit, et même là, plutôt au style soutenu. En français moderne, même à l’écrit, il peut toujours être remplacé par un conditionnel passé 1e forme, et l’usage trop fréquent du conditionnel passé 2e forme dans un roman moderne paraitrait affecté. C’est pourtant cette caractéristique de temps typique du « beau langage » qui explique que le conditionnel passé 2e forme soit d’un emploi relativement fréquent même dans la langue courante : des usagers de la langue s’en servent, consciemment ou inconsciemment, par recherche d’« élégance ». Ce phénomène ressortit aux mécanismes de l’hypercorrectisme, car pour la majorité des francophones, les règles d’emploi du conditionnel passé 2e forme sont devenues opaques. On trouve ainsi de nombreuses occurrences de ce temps, là où un conditionnel passé normal aurait suffi :

Cinq millions d’euros qu’on eût pu dépenser autrement [titre d’article de blog]. Le secrétaire d’État juge que c’est une « mauvaise nouvelle évidemment, car on eût préféré que cela vienne de l’avion et qu’on ait des informations ».

3. Les temps de la narration du passé

Les temps de la narration (kerronta) du passé sont des temps qui indiquent une succession d’évènements --E1--E2--E3--E4--E5--E6 etc. Les évènements E1, E2 sont racontés de manière séquentielle. L’ordre dans lequel les évènements sont présentés ne correspond pas forcément à l’ordre réel dans lequel ils se sont produits. Les temps verbaux avec lesquels on représente cette succession d’évènements dans la narration sont le passé composé et le passé simple.

Tableau comparatif des temps verbaux du passé


discours récit
évènementiel
passé composé passé simple
antériorité passé surcomposé passé antérieur
état de fait
imparfait imparfait
antériorité plus-que-parfait plus-que-parfait
3.1. Le passé composé

Le passé composé est le temps de la narration des évènements passés dans le discours, en situation de deixis. Quand on rapporte une succession d’évènements dans le français parlé, dans la presse, dans une lettre, dans un courriel etc., on utilise le passé composé, et, en finnois, le prétérit (imperfekti) :

De bon matin, nous sommes partis en bus pour une visite de la route en longeant le lac Léman jusqu’à Montreux. Nous avons découvert des petits villages pittoresques. L’après-midi, nous sommes allés en train aux Pléiades. Après un bon bol d’air, nous avons été conviés à un apéritif au bâtiment forestier de la commune. La journée s’est terminée sur un bon repas offert par l’association. [adapté d’un blog suisse]

Le passé composé est formé avec le présent de l’auxiliaire et le participe passé. Il est toujours rattaché d’une manière ou d’une autre au présent de l’énonciation. Il peut aussi décrire le fait qu’un évènement passé a des conséquences qui durent encore dans le présent. Dans ce cas, en finnois on utilise le parfait (perfekti) :

L’Union européenne a établi une nouvelle stabilité en Europe. La découverte de ce médicament a permis de prolonger notablement la vie des patients.

3.2. Le passé simple
3.2.1. Utilisation littéraire

Le passé simple est utilisé comme temps de la narration dans l’énonciation de récit, en dehors de la situation de deixis. C’est typiquement le passé de la narration écrite romanesque ou du récit historique. En français moderne, le passé simple s’utilise exclusivement à l’écrit (en dehors des emplois comme temps solennel). Exemple de narration écrite au passé simple :

Le maitre d’hôtel vint apporter à Ursule une feuille de papier qu’elle déplia et lut en pâlissant. Michel la vit jeter des regards affolés derrière lui. Elle se pencha : « Il faut qu’on s’en aille tout de suite ! » […] Elle sortit de son sac deux billets qu’elle laissa sur la table. Elle prit Michel par la main et l’entraina dans la salle. Quelqu’un cria « Marie ! » Michel sentit la pression de la main d’Ursule. Il se retourna. Un homme les rattrapa. Ursule s’arrêta net. (F. Weyergans, Rire et pleurer)

Le même récit raconté à l’oral serait au passé composé :

Le maitre d’hôtel est venu apporter à Ursule une feuille de papier qu’elle a dépliée et lue en pâlissant. Michel l’a vue jeter des regards affolés derrière lui. Elle s’est penchée : « Il faut qu’on s’en aille tout de suite ! Je t’expliquerai après. Dépêche-toi ! Suis-moi ! » Elle a sorti de son sac deux billets qu’elle a laissés sur la table. Elle a pris Michel par la main et l’a entrainé dans la salle…

Dans les deux cas (écrit ou oral), pour raconter des évènements, en finnois on utilise l’imperfekti (prétérit).

À noter : contrairement à l’espagnol ou à l’italien, en français il est impossible d’utiliser le passé simple, qui est un temps du récit, avec des déictiques comme hier, il y a deux jours etc., qui sont des marques de l’énonciation de discours. Une phrase comme *il le fit hier est agrammaticale en français moderne.

3.2.2. Passé simple et déictiques

Malgré ce qui est décrit ci-dessus, l’étudiant de français langue étrangère ne doit pas s’étonner de trouver fréquemment des exemples d’utilisation incorrecte du passé simple dans la presse écrite.

Il est en principe impossible d’utiliser le passé simple, qui est un temps du récit, avec des déictiques comme hier, il y a deux jours etc., qui sont des marques de l’énonciation de discours. Une phrase comme *il le fit hier est agrammaticale en français moderne. Il n’empêche qu’on en trouve fréquemment des exemples dans la presse écrite, par hypercorrectisme. On assiste même à une sorte de renouveau du passé simple.

Même les journaux réputés sérieux ou jouissant d’un certain prestige, comme Le Monde, donnent dans ce travers et mêlent de façon tout à fait incohérente passé composé et passé simple dans un même niveau d’énonciation [article paru le 28.4.2017] :

Comme toutes les nations, l’Allemagne a ses icônes qu’elle aime à la fois vénérer et déprécier. C’est le cas de Konrad Adendauer, dont il a beaucoup été question ces jours-ci pour la simple raison qu’il est mort il y a tout juste cinquante ans, le 19 avril 1967.

Mardi 25 avril, sous la splendide verrière du Deutsches Historisches Museum de Berlin, il y avait du beau monde pour célébrer celui qui fut, de 1949 à 1963, le premier chancelier de la République fédérale d’Allemagne (RFA).

Au premier rang, entourée de quelques-uns de ses ministres et secrétaires d’Etat, Angela Merkel a d’abord sagement écouté la leçon d’histoire du vieux diplomate Henry Kissinger – ancien secrétaire d’État américain (1973-1977). Invité à la cérémonie, il avait dû renoncer à être présent pour des raisons de santé, mais il rendit un hommage appuyé dans un message diffusé sur un écran : « En une décennie, il a sorti son pays de son statut de paria à celui de partenaire essentiel sur le plan politique et géostratégique », expliqua Kissinger.

Avec Angela Merkel, cependant, le présent prit vite le pas sur le passé, et, à travers l’hommage rendu à Adenauer, la chancelière allemande a prononcé un discours aux résonances très actuelles. Par exemple quand elle salua le choix fait par son prédécesseur d’arrimer solidement la RFA à l’OTAN afin d’en faire un partenaire de premier plan des Etats-Unis.

À cinq mois presque jour pour jour des élections législatives du 24 septembre, la chancelière allemande n’a pas non plus résisté à la tentation de puiser dans la biographie d’Adenauer quelques éléments pouvant servir de leçon pour aujourd’hui. En célébrant le chancelier du « consensus », chacun comprit ainsi qu’elle brossait également une sorte d’autoportrait subliminal.

3.3. Le passé composé dans un récit au passé simple

Dans un roman, la narration se déroule au passé simple, mais quand des personnages parlent dans les dialogues, ils utilisent le passé composé pour raconter un évènement passé, comme ils le feraient si c’était des personnages réels. Pour cette raison, les formes des personnes 1 et 2 du passé simple sont très rarement utilisées dans les dialogues des romans modernes, puisque je et tu sont déictiques par définition. Les personnages diront donc :

Elle se tourna lentement vers lui et lui demanda : – Pourquoi est-ce que tu es parti  ? Il leva vers elle un regard attristé et murmura : J’ai compris que tu ne m’aimais plus.

Les dialogues au passé simple sont cependant habituels dans la littérature plus ancienne, et conformes aux conventions stylistiques de celle-ci. Les personnes 1 et 4 (je et nous) s’utilisent aussi tout à fait normalement dans un récit écrit à la première personne, même dans un roman moderne :

Ce jour-là, je devais faire ma première plongée en-dessous de 18 mètres. Je me levai de bonne heure et depuis Lombok, je louai un canot qui m’amena en vingt minutes au Blue Marlin de Gili Air. Mon instructeur, une Hollandaise très sympathique, m’attendait déjà. Nous nous équipâmes et partîmes avec deux autres plongeurs vers la falaise sous-marine où nous avions été l’autre jour.

4. L’imparfait

4.1. Un temps relatif qui sert de présent du passé

L’imparfait est un temps qui exprime un présent qui se situe dans l’époque d’une narration au passé (passé composé ou au passé simple), une sorte de « présent du passé » (cela se voit par exemple dans la morphologie : l’imparfait est formé sur la base du présent).

L’imparfait est un temps relatif, qui dépend toujours d’un temps narratif (passé composé ou au passé simple), même si ce temps narratif n’est pas exprimé. Ainsi, un roman peut très bien commencer par une longue série d’imparfaits, ces imparfaits annoncent un temps narratif (qui peut venir seulement beaucoup plus tard). Voir par exemple le début du roman Salammbô de Flaubert.

L’imparfait indique que l’action du verbe n’est pas envisagée comme un processus fermé (d’où le terme d’« imparfait », « non achevé ») : c’est une tranche de temps dont on ne précise ni le début ni la fin et qui coexiste avec un ou plusieurs évènements passés qu’on raconte. Ces évènements forment l’arrière-plan (tausta) de la narration, comme un « décor » temporel.


       

L’imparfait permet de rattacher des éléments de ce décor à la narration. Il peut se produire en même temps des milliers d’autres évènements, mais on en mentionne seulement l’un ou l’autre. Dans le schéma ci-dessus, on voit qu’au moment où se situent les deux évènements de la narration (E1 je suis rentré, E2 j’ai fermé la fenêtre), d’autres actions se déroulaient en même temps. On en mentionne trois (la pluie tombe, le vent souffle, la radio joue), les autres ne sont pas prises en compte .

4.2. Un temps paradigmatique

L’imparfait est donc un temps paradigmatique sur l’axe syntagmatique de la narration, un temps « vertical » opposé à un temps « horizontal ». Dans l’extrait suivant, on voit bien l’opposition entre le présent qui était et le présent d’aujourd’hui :

Voilà peu encore, les iles du Cap Vert étaient plus fréquentées par les services secrets russes et américains que par les touristes. L’aéroport de Sal était le théâtre d’un étrange ballet aérien : les avions militaires russes et cubains ravitaillant le front angolais, croisaient ceux de la compagnie nationale sud-africaine qui avait trouvé là son unique escale possible pour ses vols vers l’Amérique du Nord. Aujourd’hui, les hommes de l’ombre ont laissé la place aux hommes du vent. Car l’une des séductions de ces iles, très déshéritées par la nature, est le vent. On y rencontre les meilleurs alizés du monde qui font de la plage de Santa Marta un paradis très recherché des fanatiques de planche à voile.

L’imparfait ne se situe donc pas sur la ligne horizontale et séquentielle des évènements de la narration. Il sert à exprimer ce qui se passe en même temps que les évènements énoncés. Il ajoute dans la narration des « tranches de présent » (des actions qui se déroulent en même temps) de façon verticale, qui sont comme des pauses dans la narration, pour décrire ce qui se passe au même moment (autrement dit dans le présent de la narration). L’imparfait rattache donc un état de fait (asiantila) à des évènements de la narration. Exemple de « description » :

Ursule était une grande nerveuse qui avait un goût prononcé pour l’excessif, et Michel l’aimait bien. Elle avait l’air de voyager sans autres bagages que ses sacs en plastique, à moins qu’elle n’ait laissé une valise dans la soute. Michel n’en savait rien. Quand il reconnaissait de loin sa silhouette dans les superstructures du navire, elle évoquait pour lui une de ces amoureuses de légende que Sophie lui avait si souvent montrées dans un album de miniatures du Moyen Âge. (F. Weyergans, Rire et pleurer.)

Cet état de fait peut s’interpréter par exemple comme une cause, une circonstance quelconque ou une simple description, une précision, un commentaire etc., mais la « valeur » qu’on peut donner à l’imparfait n’est pas fixe : elle dépend du texte, du contenu, du sens. Voir point suivant.

4.3. L’imparfait dépend toujours d’un temps narratif

L’imparfait est un temps relatif, qui dépend toujours d’un temps narratif (passé composé ou au passé simple), même si ce temps narratif n’est pas exprimé. Un roman peut très bien commencer par une longue série d’imparfaits, ces imparfaits annoncent un temps narratif (qui peut venir seulement beaucoup plus tard) avec lequel cet imparfait est automatiquement en relation, comme dans l’exemple suivant (Flaubert, début de Salammbô) : 

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.
Les soldats qu’il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d’Eryx, et comme le maître était absent et qu’ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté. Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s’étaient placés dans le chemin du milieu sous un voile de pourpre à franges d’or, qui s’étendait depuis le mur des écuries jusqu’à la première terrasse du palais ; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l’on distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.

Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu’à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins ; un champ de roses s’épanouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons, se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l’avenue de cyprès faisait d’un bout à l’autre comme une double colonnade d’obélisques verts.

4.4. Emplois divers de l’imparfait
4.4.1. L’imparfait flash

La valeur de l’imparfait de présent dans le passé explique un emploi particulier qu’on appelle « imparfait flash ». Dans cet emploi, l’imparfait exprime un procès limité ne se produisant qu’une fois, mais il le montre en train de se produire. L’imparfait flash est quasiment toujours relié à une date (ou l’indication d’une époque ou un adverbe de temps) exprimée dans le contexte. Cet imparfait est fréquent dans les récits de style journalistique :

Le 9 février, l’armée entrait à Rome, et Berthier, assisté de Murat, proclamait la République romaine le 15 ; le pape quitta ses États et fut emprisonné. Le 1er septembre s’ouvraient des négociations qui allaient changer la face de l’Europe. Placée en soins intensifs, la patiente décédait peu après.

Dans ces exemples, on aurait pu utiliser le passé simple entra, proclama, s’ouvrirent ou le passé composé est décédée.

Par le même processus que l’imparfait flash, au XXe siècle surtout, s’est ainsi développé un imparfait narratif rappelant le présent historique, appelé aussi « imparfait pittoresque », qu’on rencontre par exemple assez fréquemment dans les romans policiers.

4.4.2. Dans le récit de type historique

Les informations de la presse écrite ou audiovisuelle utilisent généralement le passé composé. À la télévision c’est évident, puisque les nouvelles sont dites par une personne qui parle en situation de deixis ; dans la presse quotidienne écrite, qui, par définition, « raconte » des nouvelles fraiches, c’est-à-dire récentes, on est également en situation de discours, même par exemple dans des annonces mortuaires, qui sont rédigées au passé composé. Dans la presse écrite, rien n’empêche cependant qu’on utilise également le passé simple, car on peut facilement passer de la narration de faits récents vers une narration de type historique ou romanesque (par exemple dans une nécrologie). L’exemple suivant illustre l’emploi en alternance d’un récit historique :

Il y a vingt ans, le Capitole allait de Paris à Toulouse en roulant à 200 km/h. Des ingénieurs démontrèrent, calculs en main, qu’aucun train commercial normal, avec des roues sur des rails ne pourrait dépasser cette vitesse, et qu’il fallait passer au coussin d’air ou à la sustentation magnétique. Les spécialistes de la SNCF, qui dessinaient déjà le futur TGV, affichèrent un certain sourire.

Il y a trois mois, lors d’un symposium international en Corée, d’autres ingénieurs prouvèrent, équation en main et ordinateur en poche, que le captage du courant par pantographe et caténaire ne permettrait jamais de dépasser 450 km/h. Les Français présents ce jour-là baissèrent la tête : ils allaient faire mieux.

De fait, la SNCF a réussi son pari par un glacial matin d’hiver, très exactement le 5 décembre dernier : à midi moins le quart, la rame TGV 325 est passée à 513,4 km/h au point kilométrique 166, entre Courtalain et Château-Renault. (Science et Vie, fév. 1990)

Il y a vingt ans est une expression déictique, mais elle est possible grâce à l’imparfait allait (qu’est-ce qui se passait il y a vingt ans ? Le Capitole allait …), véritable présent du passé. Une fois que le cadre passé est posé, le temps de l’évènementiel est le passé simple (démontrèrent E1, affichèrent E2).

–  Il y a trois mois est un déictique qui n’empêche pas l’utilisation du passé simple, car il équivaut ici à une date (par exemple « en octobre »), qui s’inscrit dans la séquence narrative posée par démontrèrent E1, affichèrent E2, prouvèrent E3. Sorti de ce contexte, une phrase comme *Ils le prouvèrent il y a trois mois serait très étrange.

– dans le troisième paragraphe, on utilise le passé composé, amené obligatoirement par le déictique le 5 décembre dernier, qui ancre l’évènement dans le présent du narrateur.

5.3. Les différentes « valeurs » de l’imparfait

Toutes les caractéristiques (les aspects ou les valeurs) qu’on attribue généralement à l’imparfait (cause, description, volonté, répétition, habitude, durée etc.) découlent du changement de perspective dans la narration (voir ci-dessus). L’imparfait n’exprime pas en lui-même des valeurs.

5.3.1. L’imparfait n’est pas duratif par nature

En particulier, l’imparfait n’exprime pas une durée : au contraire, la « durée » délimite souvent une action avec un début et une fin (donc un évènement clos), et le temps utilisé est habituellement un temps évènementiel, passé composé ou passé simple :

Le film a duré trois heures. J’ai habité huit mois au Luxembourg. J’ai étudié deux ans à Paris. Ils passèrent plusieurs semaines à étudier le manuscrit, mais ils durent finalement abandonner les recherches.

Le fait qu’on dise souvent que l’imparfait exprime une durée repose sans doute sur une confusion entre durée (« laps de temps » aikajana) et duratif : l’imparfait est effectivement un temps qui marque une action qui dure, mais durer signifie être en cours « olla meneillään » et non pas « kestää (niin ja niin kauan) ». Le mot durée signifie donc dans ce cas « continuité », et ne désigne pas un nombre de minutes, comme la durée de cuisson d’un plat ou la durée d’un voyage.

L’imparfait n’est pas spécialisé dans telle ou telle valeur, on peut toujours l’utiliser comme temps relatif, même avec des verbes indiquant… une durée :

Hier soir j’ai revu ce film à la télévision. Il a duré seulement deux heures et demie. Or je me rappelle parfaitement qu’à l’époque où je l’ai vu au cinéma, il durait près de trois heures. La chaine a donc dû couper des morceaux pour pouvoir caser les pubs !

Dans l’exemple ci-dessus, l’imparfait décrit un état de fait : j’ai vu le film (par exemple en 2017) ; à ce moment-là (dans le « présent » de 2017), il durait près de 3 heures. Entretemps, il s’est produit un évènement : le film a été édité et raccourci. Donc « hier soir », le film a duré seulement 2 h 30. C’est ce même phénomène (évènement passé, et cadre temporel présent qui y est rattaché) qui explique pourquoi on utilise en général l’imparfait avec des verbes comme vouloir, être. L’imparfait s’explique par l’existence d’un temps narratif (non exprimé ou implicite) auquel il est relié :

Quand j’étais petit, je voulais devenir aviateur.

Le temps narratif non exprimé pourrait être par exemple mais j’ai changé d’avis, mais je ne suis pas devenu aviateur ou mais maintenant j’ai grandi etc. C’est de cette façon que certains verbes changent de sens (ou semblent changer de sens) selon le temps utilisé :

Quand j’avais dix ans (kun olin kymmenvuotias), je suis parti faire un voyage en Italie.
Quand j’ai eu dix ans (kun täytin kymmenen), je suis parti faire un voyage en Italie. 

Elle a refusé de manger, elle voulait partir aussitôt (hän halusin lähteä heti).
Elle a refusé de manger, elle a voulu partir aussitôt (hän ilmoitti lähtevänsä heti).

Je savais pourquoi il voulait le faire (tiesin, miksi hän halusin tehdä sen).
J’ai su pourquoi il voulait le faire (sain tietää, miksi hän halusin tehdä sen).

5.3.2. La répétition

De même, la répétition n’est pas une valeur intrinsèque (ominainen) de l’imparfait. Elle n’est qu’une forme de description d’un état de fait qui se répète ou d’un évènement répété qui se passe en même temps qu’un évènement de la narration.

En français et en finnois, on utilise le présent de l’indicatif pour exprimer le fait que quelque chose se produit plusieurs fois ou se répète régulièrement (le lundi et le jeudi, elle va à la piscine maanataisin ja torstaisin hän käy uimassa), tout simplement parce qu’il n’existe pas d’autre temps « spécial(isé) » en français ni en finnois pour marquer cette « valeur » de répétition. L’imparfait est le présent du passé et il donc logique qu’on l’utilise de la même manière que le présent, non pas parce que l’imparfait est spécialisé dans l’expression de la répétition, mais tout simplement parce qu’il n’y a pas d’autre temps utilisable pour cela en français. L’imparfait est donc la conséquence de l’expression de l’idée d’habitude ou de répétition, et non pas la cause de celles-ci.

Dans l’extrait suivant, une femme raconte sa scolarité dans une école libre. L’imparfait sous-entend un évènement non exprimé (elle a quitté cette école / elle est devenue adulte / elle a déménagé etc.) et décrit des états de fait dans le présent de l’enfance de la narratrice, dans un présent du passé :

Le fait pour moi de fréquenter l’école libre me rendait intéressante, mais d’une manière ambigüe. Mon école était plus lointaine, plus contraignante : je devais aller à la messe, aux vêpres, au patronage. Je ne rejoignais les jeux qu’à la sortie et à une heure et demie. C’était le côté négatif de l’intérêt que suscitait cette école spéciale. Il y en avait d’autres, malheureusement pour moi. Les Maurel étaient communistes et disaient du mal des curés, leurs filles n’allaient pas au « catéch » et elles ne firent pas leur communion.

Dans la suite, l’imparfait exprime une répétition, mais celle-ci est seulement un effet (seuraus) particulier de la description (des faits qui se répètent), qui continue sans aucune modification de perspective :

Alors, parfois, on se moquait de moi. On trouvait dans ma fréquentation de l’école une raison pour m’isoler, pour se glorifier loin de moi, hors de moi. « Le timbre antituberculeux ? disait Lucienne, ce n’est pas la peine que tu en parles, tu ne sais pas. » Elles avaient des secrets qu’elles justifiaient par le fait que de toute façon « je ne connaissais pas ». Elles parlaient ostensiblement des maitresses, des lieux, des arbres de leur cour. (Lire, juil. 1990)

Ainsi, dans l’exemple suivant, l’imparfait s’explique pour les mêmes raisons que dans la phrase Quand j’étais petit, je voulais devenir aviateur (voir ci-dessus) :

Tous les étés, j’allais chez ma grand-mère à la campagne.

Cette phrase se situe forcément dans un contexte où on évoque le passé (pendant mon enfance / quand nous habitions à Paris / quand mes parents vivaient à l’étranger etc.). L’imparfait ne marque pas la répétition, il signifie simplement qu’il y a quelque part un évènement qui s’est produit, qui n’est pas exprimé ou qui est implicite, par exemple mais plus tard ma grand-mère est morte, ou un jour, ma grand-mère a vendu sa maison ou bien encore maintenant ma grand mère habite en ville [= elle a déménagé]. Autrement dit, encore une fois, l’imparfait est un temps relatif relié automatiquement à un temps évènementiel (est morte, a vendu, a déménagé).

Remarque : le français ne connait pas d’imparfait d’exhortation (kehotus) comme le passiivi finnois à l’imparfait : Nyt lähdettiin. On utilise dans ce cas-là le présent : Bon, on part !

6. Les équivalents français de l’imperfekti finnois

Le français utilise pour la narration du passé deux temps différents (passé composé et passé simple), alors que le finnois n’en a qu’un seul, l’imperfekti. Le prétérit finnois (imperfekti) exprime également le passé non achevé, l’équivalent de l’imparfait français. L’imperfekti finnois peut ainsi correspondre à trois temps différents en français :

imperfekti = passé composé, passé simple, imparfait

a. le passé composé s’utilise pour la narration dans le français parlé (oral ou écrit). C’est aussi le temps qu’on utilise dans un rapport, une dissertation (essee), un article scientifique, un mémoire (de licence ou de master), une thèse, un manuel de langue ec.

b. le passé simple s’utilise en français moderne courant exclusivement dans le code écrit strict. L’étudiant de français finnophone a besoin du passé simple seulement s’il décide d’écrire un roman en français.

Remarque : on utilise parfois le passé simple dans le français parlé, comme temps « solennel » (juhlallinen, mahtiponttinen)) pour imiter (ironiquement ou comiquement) le code écrit et le « beau langage », par exemple Que décidâtes-vous ? Cet emploi du passé simple se retrouve dans certaines expressions ironiques fréquentes même dans le français parlé, Ce fut dur ! Olipa homma!, ou Ce fut long ! Kylläpä kesti!

c. il est impossible d’utiliser le passé simple, qui est un temps du récit, avec des expressions déictiques comme hier, il y a deux jours etc., qui sont des marques de l’énonciation de discours. Une phrase comme *il le fit hier est agrammaticale en français moderne. Malgré cela, on en trouve fréquemment des exemples dans la presse écrite.

d. l’imparfait français décrit un état de fait, comme un présent du passé. Il est toujours en rapport avec un verbe « évènementiel » passé. Comparer :

Demain, je serais (j’irai) à Paris.
Aujourd’hui, je suis (je vais) à Paris.
Hier, j’ai été (je suis allé) à Paris.

Demain, je ne viendrai pas à la réunion parce que je serai à Paris [au moment où je devrais aller à la réunion].
Aujourd’hui, je ne viens pas à la réunion parce que je suis à Paris [au moment où je dois aller à la réunion].
Hier, je ne suis pas venu à la réunion, parce que j’étais à Paris [au moment où je devais aller à la réunion].

5. Le plus-que-parfait

5.1. Un « passé composé du passé »

Le plus-que-parfait est formé de l’imparfait de l’auxiliaire et du participe passé. Le plus-que-parfait français correspond en gros à son équivalent finnois. Tout comme l’imparfait est le présent du passé, le plus-que-parfait, qui est formé avec l’imparfait de l’auxiliaire et du participe passé, peut être décrit comme un passé composé (exprimant l’achevé) dans le récit au passé.

On peut comparer d’abord ces deux phrases :

Quand je ne comprends pas quelque chose, je vais voir Jean.
Quand je n’ai pas compris quelque chose, je vais voir Jean.

Dans la première phrase, le présent exprime un processus en cours : le locuteur se rend compte qu’il est train de ne plus comprendre, et va s’informer. Mais cette phrase exprime aussi implicitement une habitude : « Chaque fois je ne comprends pas quelque chose, je vais voir Jean ». Dans la deuxième phrase, le passé composé introduit une nuance d’achevé : une fois que le locuteur, malgré ses efforts, se rend compte qu’il n’a pas compris (ou ne pourra pas comprendre), il va s’informer. Là aussi, cette phrase exprime également et implicitement l’habitude (chaque fois que le locuteur n’a pas réussi à comprendre, il va voir Jean).

Transposés dans un récit au passé, le présent comprends et le présent de l’auxiliaire (du passé composé) ai deviennent des imparfaits :

Quand je ne comprenais pas quelque chose, j’allais voir Jean.
Quand je n’avais pas compris quelque chose, j’allais voir Jean.

5.2. Temps relatif du passé

Le plus-que-parfait marque ainsi l’antériorité d’un état de fait par rapport à un évènement passé ou à un état de fait passé. Les verbes utilisés dans l’exemple ci-dessus transposés au plus-que-parfait établissent un arrière-plan temporel à une action passée. Les verbes à caractère évènementiel sont présentés comme réalisés et décrivent ainsi des états de faits antérieurs à l’évènement qui est présenté (annonça, qui ne figure pas dans l’extrait au passé composé, mais a été rajouté dans le récit pour les besoins de la démonstration) :

De bon matin, nous sommes partis en bus pour une visite de la route en longeant le lac Léman jusqu’à Montreux. Nous avons découvert des petits villages pittoresques. L’après-midi, nous sommes allés en train aux Pléiades. Après un bon bol d’air, nous avons été conviés à un apéritif au bâtiment forestier de la commune. La journée s’est terminée sur un bon repas offert par l’association. [adapté d’un blog suisse]

De bon matin, nous étions partis en bus pour une visite de la route en longeant le lac Léman jusqu’à Montreux. Nous avions découvert des petits villages pittoresques. L’après-midi, nous étions allés en train aux Pléiades. Après un bon bol d’air, nous avions été conviés à un apéritif au bâtiment forestier de la commune. La journée s’était terminée sur un bon repas offert par l’association. Et soudain, la radio annonça que la voie de chemin de fer avait été coupée par un important éboulement de pierres, ce qui rendait notre retour impossible.

Exactement comme l’imparfait, dont il est la forme composée, le plus-que-parfait est un temps relatif : il implique obligatoirement l’existence (même implicite) d’un verbe narratif au passé. Dans le deuxième groupe d’exemples ci-dessus, les actions passées transposées au plus-que-parfait sont présentées comme un état de fait antérieur à une action qui s’est produite :

L’Union européenne a établi une nouvelle stabilité en Europe.
L’union européenne avait établi une nouvelle stabilité en Europe.
[sous-entendu par exemple : puis il y a eu un changement].

La découverte de ce médicament a permis de prolonger la vie des patients.
La découverte de ce médicament avait permis de prolonger la vie des patients.
[sous-entendu par exemple : puis on a découvert quelque chose de plus efficace encore].

5.3. Usage plus fréquent en français qu’en finnois

En français, le plus-que-parfait s’utilise nettement plus fréquemment à l’oral qu’en finnois. En relatant un petit évènement, on place « le décor » avec des plus-que-parfaits :

Hier, j’étais allé faire des courses et il m’avait semblé avoir emporté la liste des trucs à acheter, mais finalement je l’avais oubliée, alors j’ai dû retourner en cata pour la chercher parce qu’elle était longue et je me serais de nouveau fait enguirlander pour avoir oublié la moitié. Ce matin j’avais commencé un billet sur le sujet que tu développes. Je ne l’ai pas envoyé finalisé. Tout à l’heure tu m’avais dit que tu devais aller chez le dentiste. T’es pas encore parti ?

Dans le même contexte, les plus-que-parfaits en italique dans les exemples seraient en finnois plus naturellement des prétérits kävin ostoksilla, olin melko varma, otin sen mukaan, aloitin, sanoit etc.

6. Le passé antérieur et le passé surcomposé

6.1. Le passé antérieur

Le passé antérieur est formé du passé simple de l’auxiliaire et du participe passé. De nombreux francophones confondent ce temps avec l’imparfait du subjonctif, et on trouve de très nombreuses occurrences de formes de passé antérieur erronés avec accent circonflexe à la personne 3 (il), par exemple quand il *eût vu s’éloigner le cortège

Le passé antérieur marque l’antériorité d’une action ponctuelle (aspect évènementiel) par rapport à une action au passé simple. Il s’utilise donc dans le contexte du récit au passé simple et il est toujours en relation avec un passé simple. Il s’emploie pratiquement toujours dans une proposition subordonnée temporelle introduite par quand, lorsque, après que, dès que, aussitôt que ou des conjonctions de sens équivalent :

Quand il eut compris que Deneulin s’était barricadé dans la chambre des porions, il répondit : – Après ? Est-ce que ce serait de notre faute ? Les sherpas burent l’eau toute la soirée et, une fois qu’ils furent partis, le yéti, doué d’un sens profond de l’imitation, but la bassine d’alcool. Aussitôt qu’ils furent sortis de la ville, un lion les vit, rugit et courut vers eux. J’étais consul, et, sur mon rapport, le nombre de jours décernés d’habitude aux consulaires fut doublé, après que vous eûtes entendu la lettre de Pompée.

Le passé antérieur est donc un temps utilisé en principe uniquement dans le récit, dans le code écrit. Cependant, à cause des oukases des puristes proscrivant l’utilisation du subjonctif passé dans les temporelles introduites par après que, le passé antérieur est de nouveau fréquemment (et indument) utilisé, par exemple dans la presse écrite, dans un contexte de discours (narration au passé composé).

6.2. Le passé surcomposé

Le passé surcomposé est formé du passé composé de l’auxiliaire et du participe passé. Les verbes intransitifs conjugués avec l’auxiliaire être et les verbes à pronom réfléchi n’ont pas de forme surcomposée, mais le passif surcomposé est possible : quand il a eu été libéré. Le passé surcomposé sert principalement à exprimer dans le discours la valeur d’antériorité exprimée dans le récit par le passé antérieur :

Quand il eut mangé, il sortit se promener.
Quand il a eu mangé, il est sorti se promener.

Le passé surcomposé sert en principe à marquer l’antériorité d’un évènement par rapport à un autre dans un récit au passé composé,  essentiellement à l’oral. Il est d’un emploi relativement limité en français standard moderne et ne s’utilise guère qu’après les conjonctions dès que, quand, une fois que. De plus, il s’utilise essentiellement avec des verbes décrivant l’achèvement d’un processus (manger, finir de faire qch, terminer etc.).

À l’oral, le passé surcomposé peut toujours se remplacer par un passé composé et, à l’écrit, la valeur du passé surcomposé peut être rendue par le passé antérieur. Pour toutes ces raisons, les occurrences possibles sont relativement peu nombreuses :

Et quand ils ont eu fini de discuter, ils sont repartis tranquillement. Après que les chevaux ont eu mangé, il n’est pas resté un brin de foin dans la crèche.

Dans le français standard du nord, on peut dire que le cas le plus fréquent d’emploi du passé surcomposé est avec le verbe finir de : quand on a eu fini de + infinitif. En effet, à cause du sens d’achèvement du verbe finir, la forme quand on a fini de peut renvoyer à un présent (d’habitude, par exemple), comme dans l’exemple (a) ; si on veut exprimer de façon claire que le verbe a une valeur passée, le passé surcomposé permet de lever l’ambigüité :

(a) Le dimanche, quand on a fini de manger, on va faire une petite promenade.
(b) Le dimanche, quand on a eu fini de manger, on est allés faire une petite promenade.

On a trouvé plus de 30 000 occurrences des formes ai eu fini /as eu fini /a eu fini /ont eu fini de + infinitif sur Internet (mars 2021). Le passé surcomposé s’utilise plus fréquemment dans le français du Sud (voir ALPF p. 43), où il a une valeur spécifique : il indique une action qui a eu lieu dans un passé indéterminé coupé du présent du locuteur (un peu comme l’anglais used to + infinitif). Exemple de ce type trouvé sur Internet :

Je connais des gens qui ont eu mangé du chat pendant la seconde guerre, quand il y avait des restrictions et que la viande était rare.

En outre, le passé surcomposé est bien attesté dans la langue ancienne :

« Aussitôt qu’elle a eu connu nos projets, sa Sainteté a voulu l’encourager »… et c’est du Bossuet, alors oui, cela se dit ! [sur un site Internet, à propos de l’emploi du passé surcomposé]

42. Valeur des temps verbaux de l’indicatif. Mise à jour 4.11.2022